La Peur Dans Le Sang

Erin Hortz, cheerleader de dix-sept ans, devrait consacrer ses journées à se préparer pour le concours de miss qui pourrait bien changer sa vie en lui permettant de quitter sa petite ville du Texas. Mais maintenant que son père est soupçonné d’être un tueur en série, elle a du mal à garder la tête froide. Surtout quand il s’agit de Dimitri Kuvlev, le frère de sa meilleure amie Nadia, celui qui la fait craquer depuis toujours et qui lui a esquinté le cœur…

À cause d’une mauvaise blessure, Dimitri, dix-neuf ans et ex-future-star du football américain à qui les meilleures universités faisaient les yeux doux, se retrouve soudain à ne plus savoir quoi faire de sa vie. La seule personne qui semble le comprendre est celle qu’il s’est pourtant juré de garder dans la friend zone tant qu’il n’aurait pas mis de l’ordre dans sa vie : Erin.

Quand soudain, Nadia disparaît après s’être rendue à une soirée, Dimitri et Erin savent qu’ils doivent à tout prix la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, même si cela signifie risquer leurs propres vies et remettre en question tout ce qu’Erin croyait savoir.

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CHAPITRE 2 – ERIN

Voilà ce qu’on sait : à un moment donné, cette semaine ou dans les semaines à venir, on trouvera le corps d’une jeune fille. Chaque année, une fille disparaît, et chaque année, on la retrouve sans vie, le visage marqué d’une aile d’ange gravée dans sa peau.

Et cette année ne fait pas exception.

Une autre fille a disparu.

Rachel Stine, l’ancienne capitaine des cheerleaders, est sortie de chez elle samedi soir, et personne n’a eu de nouvelles d’elle depuis. Malgré les battues de recherche auxquelles participent la plupart des habitants de la ville, malgré les messages de supplication de sa famille et malgré tous les médiums qui ont pris d’assaut la ville en prétendant savoir où chercher, Rachel reste introuvable. Tout le monde s’accroche encore à l’espoir qu’elle va bien.

Certaines rumeurs affirment qu’il s’agirait d’une fugue, que le tueur n’a pas choisi sa prochaine victime, qu’il est encore en chasse.

« Allez les filles, on va assurer ! » Shawna, la capitaine de notre équipe de cheerleaders, a surtout l’air d’essayer de se convaincre elle-même. Elle lisse le tissu de sa jupe et vérifie encore l’écran de son téléphone portable avant de le lâcher dans la pelouse derrière elle. « Pour Rachel ! » encourage-t-elle d’une voix plus ferme. Ses cheveux bruns sont relevés en une queue de cheval qui rebondit derrière elle tandis qu’elle sautille pour s’échauffer. Son sourire fait ressortir l’éclat couleur bronze de ses joues, mais sa peau foncée n’est pas aussi parfaite que sur les photos de classe. Elle a de grands cernes sombres sous les yeux. Rachel était une amie très proche, et elle retient ses larmes depuis qu’on est entrées dans le stade. C’est Rachel qui a préparé Shawna à devenir capitaine, Rachel qui l’a prise sous son aile quand elle est arrivée au lycée et a commencé à s’entraîner avec elle.

« Allez, go ! » lance-t-elle en s’avançant vers les gradins.

Nous prenons toutes nos places pour la première chorégraphie en attendant que les joueurs de l’équipe de football américain entrent sur le terrain.

Les projecteurs illuminent tout le stade, mais ils ne réussissent pas à cacher la peur qui se propage dans la foule. L’odeur des hot-dogs traîne dans l’air, évoquant de lointains souvenirs de bonheur insouciant. Mais le rire des enfants résonne moins fort que d’habitude, et les parents les surveillent jalousement des yeux sans réussir à vraiment se détendre. Sans ce match, la plupart des gens seraient restés chez eux ce soir. Sans le football, Gavert City resterait une ville fantôme tout le mois de septembre. Sans le football, nous serions sûrement tous au bord du lac, à faire semblant que rien de mal ne peut nous arriver alors qu’au fond de nous, nous crèverions de trouille.

Malgré l’adrénaline qui parcourt les veines de toute la foule à l’idée de gagner un nouveau match et de décrocher un nouveau titre, personne ne peut ignorer la lourdeur qui imprègne l’air.

Les gens marchent plus vite. Ils murmurent beaucoup. Ils s’espionnent les uns les autres et vérifient toujours que les portes sont bien fermées à clé. Certains, soucieux de jouer les héros, organisent des surveillances de quartier ou instaurent des couvre-feux.

Des couvre-feux que personne ne respecte.

Après les cours, certains lycéens donnent des soirées sur le thème « Serial killer ». Les samedis soir, on se raconte des histoires effrayantes et on boit ou on fait la fête jusqu’à oublier la réalité. Les samedis soir, c’est ambiance même-pas-peur et rien-à-foutre. Ces soirées nous donnent l’impression d’être immortels.

Pourtant, chaque année, quelques semaines avant le homecoming et son festival de début d’année où l’on élit le roi et la reine du bal, tout change.

Alors, la peur devient presque palpable. La peur de perdre quelqu’un, la peur de mourir. Notre communauté se met en pause pour plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’enfin, un corps soit retrouvé.

À côté de moi, ma meilleure amie Nadia se balance d’un pied sur l’autre. Nous sommes toutes les deux trop grandes pour être en haut de la pyramide, mais plus grandes tout de même que Kelly et Aliyah, alors Shawna nous a placées côte à côte pour le numéro d’ouverture du match. Nadia me jette un coup d’œil en ajustant les fines mèches brunes qui s’échappent de sa queue de cheval. « Comment tu te sens, toi ? » demande-t-elle aussi bas que possible.

« Ça va. » Je m’étire la nuque et, montant sur la pointe des pieds, je parcours du regard les gradins. Je vois mon père debout, avec mon frère Caleb devant lui. Ma mère est restée à la maison, trop fatiguée pour affronter la foule. Je me force à leur faire coucou, mais mon geste est bien trop raide pour une cheerleader. Les sièges tout autour d’eux sont vides. Parce que personne ne veut être vu avec mon père.

Mon cœur se gonfle de reconnaissance quand je reconnais les cheveux blonds d’Audrey derrière eux. Elle parle à Caleb en souriant. Même si Audrey et moi concourrons dans les mêmes concours de beauté, elle est vite devenue une de mes meilleures amies. Avant, sa mère lui interdisait d’assister aux matchs de football, mais elle se montre un peu moins stricte ces derniers mois. Audrey nous fait signe avant de s’installer à quelques rangées de mon père et de Caleb. Elle porte son haut préféré, un top bleu foncé qui met en valeur ses yeux. Carlos, le meilleur wide receiver de l’équipe, a enfin réussi à la convaincre de venir au match et à la soirée qui suit. Il avait l’air plus nerveux à l’idée qu’elle le regarderait jouer, qu’à propos du déroulement du match lui-même.

Nadia se penche vers moi, et son parfum familier, celui que sa mère lui a offert pour ses douze ans, m’enveloppe et me calme les nerfs. « Les voilà. » Sa voix a gardé quelque chose de l’émerveillement qu’on ressentait toutes les deux quand on a rejoint l’équipe des cheerleaders.

Les joueurs débarquent sur le terrain en trottinant, et le public les acclame. Comme toutes mes coéquipières, je saute à pieds joints, un sourire plaqué sur mon visage.

« Allez les Tigres ! » Nous crions, nous dansons, nous agitons nos pompons en l’air, mais Nadia ne saute pas aussi haut que d’habitude, mes cris ne sont pas aussi enjoués, et l’équipe toute entière semble manquer d’énergie.

Shawna n’arrête pas de tourner la tête pour regarder son téléphone posé sur la pelouse, et elle continue à retenir ses larmes. Depuis la disparition de Rachel, nous vivons tous sous tension, à espérer contre toute attente qu’on la retrouvera saine et sauve.

Les joueurs portent un brassard bleu et pas noir. Tout le monde veut croire que l’histoire de Rachel ne connaîtra pas la même fin tragique que les autres disparues.

Mais ce n’est pas sur les joueurs que mes yeux s’attardent. Ils vont droit à l’entraîneur assistant de cette saison, Dimitri. Il est aussi séduisant que quand il était la star de l’équipe, avec son t-shirt bleu marine moulant ses larges épaules et ses cheveux bruns arrangés dans un parfait coiffé-décoiffé, mais son expression est plus inquiète que d’habitude. Quelques mois avant son accident, il est sorti avec Rachel par intermittence. Alors, dès qu’il a un moment de libre, il se joint aux volontaires pour les battues de recherche. Il m’a confié avoir des insomnies. Une partie de moi voudrait qu’il regarde dans ma direction, pour que je puisse lui offrir un sourire rassurant, mais une autre partie me rabâche que je dois protéger mon cœur, car il a déjà prouvé qu’il était capable de le briser. Nous sommes amis, un point c’est tout.

L’entraîneur, M. Miller, passe un bras autour des épaules de Dimitri et lui dit quelque chose en dissimulant sa bouche derrière sa main. Il redouble de prudence depuis qu’une équipe adverse a réussi à lire toute sa stratégie sur ses lèvres.

Nadia me met un petit coup de coude et m’adresse un de ses clins d’œil exagérés, le genre qu’on peut voir depuis le fond de l’amphithéâtre quand elle se trouve sur scène. Je croirais volontiers à son enthousiasme si ses lèvres n’étaient pas si pincées. « Hé, tu es censée encourager l’équipe, là, pas mon grand frère ! » Ses lèvres remontent juste assez pour esquisser un sourire. Nous devons toutes afficher notre expression la plus enjouée. Dans des moments si sombres, les gens ont besoin d’un peu de lumière. Les vendredis soir sont notre tradition, la fierté de notre petite ville texane.

« Ton frère fait partie de l’équipe, je te signale. » Et je lui tire la langue. Voilà, ça paraît presque naturel.

Shawna remonte à l’avant du groupe en se dandinant, et les haut-parleurs hurlent la musique de notre deuxième numéro.

L’entraîneur se dirige vers le centre du terrain à grands pas déterminés, la tête haute. Il porte le micro à sa bouche et s’éclaircit la gorge. Sa voix, d’ordinaire si forte, se brise quand il commence. « Demain matin, les deux équipes participeront aux opérations de recherche pour la petite Rachel. Nous espérons tous vous y retrouver. Le rendez-vous est à 10 heures devant la mairie. Le temps d’un match, nous sommes peut-être des adversaires, mais nous restons tous unis dans nos prières pour retrouver Rachel en vie. Dieu la bénisse ! »

Un silence glaçant envahit les gradins. Tout le monde retient son souffle.

Puis soudain, la voix tonitruante du commentateur retentit. « Mesdames et Messieurs, veuillez vous lever pour notre hymne national. Il sera interprété par une élève de troisième année, Tessa Gardner. »

Tessa prend place sur la ligne des cinquante yards en regardant ses pieds. Tout le monde se lève, et je vois Mme Gardner debout près parents de Rachel, au deuxième rang. Elle essuie ses larmes et porte un t-shirt qu’elle avait créé il y a cinq ans, quand la sœur de Tessa a disparu : un portrait de Mélanie avec les mots « L’avez-vous vue ? » et un numéro de téléphone, 1-800-TROUVERMELLIE.

Le corps de Mélanie n’a jamais été retrouvé, mais la police est persuadée qu’elle est morte. Persuadée qu’elle a été la troisième victime du tueur aux ailes d’ange.

Tessa prend place sur la ligne des cinquante yards, au centre du terrain, et entame La Bannière étoilée. Sa voix claire porte loin et nous atteint en plein cœur. Nadia prend ma main, j’attrape celle de Shawna, et toute l’équipe des cheerleaders se regroupe. Nous ne faisons qu’une.

À la fin de la chanson, on sent un changement dans l’air. Une fois le match commencé, tout le monde se concentre sur le ballon, sur la victoire, sur n’importe quoi d’autre que le sentiment d’être complètement impuissant face au déroulement des évènements.

Malgré la température plutôt douce de ce soir de septembre, je frissonne. Ma peau me picote, comme si je me sentais observée. Je rejette cette sensation désagréable. Pendant les matchs, il n’y a pas que les joueurs qui reçoivent beaucoup d’attention. Les cheerleaders aussi.

« Touchdown! » crie Nadia, et nous nous remettons vite en position.

Et pendant toute la durée du match, nous faisons de notre mieux pour apporter un peu de joie et de sourire aux habitants de Gavert City, même si ça ne doit durer qu’une soirée…