La Peur Dans Les Yeux

LA PEUR…
Ils ont beau essayer, Tessa et Luke ne peuvent pas échapper au passé.
… DANS LES YEUX 

Six ans plus tôt, la sœur de Tessa, Mellie, a disparu. Âgée maintenant de dix-sept ans, Tessa est toujours rongée par la culpabilité et habitée par le désir de retrouver sa sœur. Malgré tout, elle fait de son mieux pour garder le cap. Mais quand son béguin d’enfance, Luke Simon, revient vivre dans leur petite ville texane, il menace sérieusement l’équilibre si fragile qu’elle a réussi à trouver. Il l’attire, il sait la faire sourire, il est le seul qui semble la comprendre… Mais lui aussi traîne un lourd passé derrière lui…

Luke Simon s’y connaît en culpabilité. Il a emménagé chez son oncle pour oublier son passé, mais ses souvenirs le hantent. Il fait ce qu’il peut pour contenir sa colère et fait taire ses pensées en séduisant une fille après l’autre — mais Tessa, avec ses longues jambes, ses sourires rares et sa gentillesse, est la seule fille qui compte à ses yeux. Il pourrait passer des heures à lui parler, il pourrait passer des heures à faire n’importe quoi, avec elle. Mais il craint que son passé la fasse fuir… ou pire.

Tessa et Luke ont beau s’efforcer de vivre dans le présent, leurs passés respectifs ne sont jamais loin, tapis dans l’ombre et plus liés qu’ils ne pourraient l’imaginer. Et il est peut-être trop tard pour sauver la sœur de Tessa… ou même pour se sauver eux-mêmes.

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Un petit extrait

Tessa

Il faut que je me ressaisisse. Luke ne devrait pas me faire cet effet-là. J’ai l’habitude de passer du temps avec lui, et normalement, je n’ai pas besoin de faire des manières. Petits, on cherchait des vers et des grenouilles ensemble, ou on cherchait toujours le meilleur moyen d’embêter nos sœurs. Si je ne lui ai pas posé de questions sur Lacey, c’est seulement parce que les quelques fois où j’ai prononcé son nom, j’ai senti que ça le heurtait. Et je n’ai aucune envie de lui faire mal. J’ai entendu toutes les rumeurs. Certaines disent qu’il a tué sa sœur (je n’y crois pas une seconde), d’autres que sa mère l’a abandonné parce qu’il était insupportable (je n’y crois pas non plus). Mais cette remarque de Kenneth, ça ne collait avec aucun des ragots dont j’ai connaissance…

S’il a besoin d’en parler, je serai là pour lui, mais je ne le forcerai pas à se livrer.

Avec les années, il a perfectionné son sourire de crâneur, mais il ne réussit jamais à cacher complètement la tristesse et la colère qui habitent son regard. Ses yeux m’attirent comme un aimant, un miroir qui reflète ma propre souffrance. Pour m’occuper l’esprit, j’arrange un pot de ketchup qui n’avait pas du tout besoin de mon intervention et je compte les minutes qui nous séparent de l’ouverture. Quand les clients seront là, au moins, je n’aurai plus le temps de cogiter.

Dans la cuisine, le reste de l’équipe est arrivé, et Luke discute avec Diego. Ils ont une amitié facile, tous les deux : ils ne parlent pas beaucoup, mais ils se serrent toujours les coudes, comme hier à l’école.

Diego éclate de rire et Luke se joint à lui. Il prend ses marques au Flying Pig, ma seule maison digne de ce nom. Et il y est parfaitement à sa place. Évidemment.

J’essuie du café que Bailey a dû renverser hier soir avec son énergie habituelle. En général, elle laisse plus de bazar que ça derrière elle. La dernière fois que je lui ai fait la remarque, elle a soupiré avant de me rappeler que certaines personnes ont une vie en dehors du travail. J’ai dû me mordre la lèvre pour ne pas l’envoyer bouler. Dire qu’on était copines à l’école primaire…

Elle fait partie de ces personnes qui ont décidé que ma mère était « trop » pour eux. Et quand j’ai arrêté de participer aux clubs où j’étais inscrite ou à mes activités extra-scolaires, mon absence n’a pas eu l’air de la traumatiser. Elle a trouvé de nouveaux amis, commencé une nouvelle vie.

Je vide les cafetières et les rince avant de les relancer, une de classique et une de décaféiné. Il faut encore que je vérifie que les tables sont prêtes pour le rush imminent.

« Je peux t’aider ? » demande Luke. L’électricité qui parcourt mon échine n’a rien à voir avec de la surprise.

Il n’est pas si proche de moi, mais sa silhouette remplit tout l’encadrement de la porte. Et voilà que je fixe ses lèvres… Peut-être que c’est parce qu’il est venu prendre de mes nouvelles hier soir. Ou peut-être parce que mon imbécile de cœur imagine que c’est moi qu’il embrassait ce matin, et pas Cora.

« Il faut mettre tous les condiments sur la table et vérifier que les bouteilles de ketchup sont pleines. Apparemment, l’équipe d’hier soir ne s’est pas trop foulée en faisant la fermeture. »

Luke me regarde attentivement.

« Tu vérifies toujours tout. » C’est une affirmation, pas une question.

Je hausse les épaules. Qu’est-ce que je pourrais répondre à ça ?

Il attrape le panier des condiments. Son polo d’employé bleu nuit le serre aux épaules, et j’ai du mal à me retenir de tracer les contours de son tatouage sur le biceps. Je le suis, armée d’un chiffon propre, car je parie que Bailey a encore oublié d’essuyer quelques tables. Luke vérifie soigneusement les condiments.

Il fait tout ce que je lui demande sans rechigner.

« Je commence à prendre mes marques », dit-il, et ses lèvres dessinent un de ces sourires qui affolent mon cœur. Mon regard descend sur sa bouche. Mon premier baiser. Juste un petit bisou sur la bouche avant de partir dans une crise de gloussements. Je m’imagine l’embrasser maintenant, blottie dans le doux refuge de ses bras, savourant le goût de ses lèvres.

Nos regards se croisent et son sourire de crâneur m’informe qu’il a conscience du caractère insistant de mon regard. Je sens une vague de chaleur envahir mon visage, et je me sens devenir rouge comme une pivoine. Les joies d’être rousse.

Je tente une diversion qui ne trompe personne en tripotant les condiments sur la table devant nous.

Il me donne un petit coup de coude affectueux. « Dis, je pensais à cette histoire de bourse. C’est dommage, mais en fait, t’en as pas besoin. Je suis sûr que n’importe quelle université se battra pour te filer une bourse s’ils t’entendent chanter. L’autre fois, quand tu as chanté l’hymne au match… C’était incroyable. »

Je souris face à cet enthousiasme un peu trop débordant à mon goût. « C’est des heures de pratique, tu sais.

— T’as déjà essayé d’envoyer des enregistrements ?

— Oui… Mais franchement, à quoi bon ? Des filles comme moi, il y en a des milliers, toutes plus talentueuses les unes que les autres, » réponds-je, d’un ton un plus défaitiste que prévu. C’est pourtant la vérité.

Il commence à répondre mais se ravise et secoue lentement la tête, comme pour peser ses mots.

Mais le bruit très particulier de la porte d’entrée du restaurant, un bruit de cochon, le tire de ses pensées. On se retourne tous les deux, mais rien qu’à sentir les premières notes de son parfum, synonyme de souvenirs précieux et de jours heureux, je reconnais Diane, la propriétaire du Flying Pig. C’était la meilleure amie de ma mère, autrefois. Elle a tout fait pour la sortir de sa spirale d’autodestruction, et même si ma mère l’a envoyée bouler plusieurs fois, elle sera toujours là pour elle, prête à ramasser les morceaux. Ses cheveux bruns ondulés descendent juste sous ses oreilles, et ses yeux presque noirs sondent brièvement Luke avant de me sourire. Elle se dirige vers nous à grands pas et me prend dans ses bras.

« Comment tu vas, ma chérie ? » Je comprends la question sous-jacente : Comment va ta mère ?

« Ça va. Maman est au travail.

— Oui, je l’ai vue ce matin. Elle est passée prendre un muffin au Flying Cupcake.

Le Flying Cupcake est la petite pâtisserie que Diane a ouverte l’année dernière juste à côté du restaurant. Ses yeux parcourent la salle et son sourire approbateur me fait un bien fou ; à ses yeux, j’ai l’impression d’exister, d’être appréciée.

C’est ce genre de sourire que je voudrais voir aux lèvres de ma mère quand je lui prépare le repas ou que je m’occupe de la lessive pendant qu’elle discute sur Internet avec d’autres mères de filles kidnappées.

« Vous êtes prêts ? Ouverture dans cinq minutes. Il y a déjà des gens sur le parking. »

En semaine, le Flying Pig ouvre à 6 heures du matin, mais seulement à 8 heures le week-end. Le restaurant est connu dans tout le comté, et même les comtés voisins. Notre clientèle compte ceux qui se rendent à l’église et ceux qui en reviennent, les ouvriers qui travaillent toute la semaine, et puis les évènements familiaux. Je connais tous les habitués, et tous les habitués me connaissent. Le Flying Pig est peut-être le seul endroit où je suis autre chose que Tessa, la fille de la cinglée qui s’est ridiculisée à la télévision nationale quelques mois plus tôt.

« On est prêts, Luke a bien bossé. » C’est la pure vérité.

Diane fait les gros yeux.

« Pourquoi, Bailey n’a pas fait la fermeture correctement hier ? » Elle penche la tête comme si elle connaissait la réponse. « Bon, je vais lui parler. Encore. Elle n’a pas à se sentir dispensée de travail juste parce que c’est ma nièce. » Elle me regarde encore avec un grand sourire avant de se tourner vers Luke. « Je suis ravie que Tessa te forme. Vous allez faire une bonne équipe. »

Sa manière de dire ça m’évoque la façon dont elle parle de ses chevaux quand elle cherche à les faire accoupler. Je sens mes joues déjà rouges devenir cramoisies.

Elle pouffe en m’adressant un clin d’œil tout sauf discret, puis elle retourne à l’entrée pour allumer la lumière et signaler ainsi aux habitués qu’ils peuvent venir s’installer.

Je regarde Luke. Son sourire en coin m’indique que non seulement il a tout à fait conscience de la manœuvre de Diane, mais également qu’il n’y voit aucun inconvénient.

Je serre les poings et sens mon cœur s’emballer. Que ne donnerais-je pas pour vivre ne serait-ce qu’une soirée normale, comme les autres filles, que j’entends parler de leurs rendez-vous avec des garçons, d’aller danser ou voir un film, des fêtes autour du feu de joie…

Mon dernier vrai rencard remonte à l’époque où je sortais avec Connor, il y a un an et demi. Il est venu à la maison et ma mère a eu l’idée de l’inviter à participer à sa séance de spiritisme. Entre temps, il a déménagé en Californie, et je n’ai jamais plus eu de nouvelles de lui. Dire qu’à l’époque, je pensais que c’était le bon…

Depuis, je suis allée trois fois au feu de joie, et à chaque fois, ça a été un vrai désastre.

La première fois, j’ai embrassé Kenneth, le futur roi des connards.

Il m’a fait croire qu’on avait un vrai rencard, mais c’était juste de la poudre aux yeux. Il avait sorti le grand jeu : un dîner romantique dans un restaurant chic à l’extérieur de la ville, quelques heures de jeux et de rires à la fête foraine, et enfin, direction le lac. Il se montrait si gentil, me répétait qu’il m’avait toujours trouvée belle et fascinante. Il m’a dit que son grand frère aimait beaucoup Mellie, et on a commencé à parler d’elle. Je ne parlais jamais de ma sœur, alors ça m’a fait du bien. C’était agréable, je me sentais tellement bien. Puis on s’est embrassés et on a eu quelques caresses appuyées. Le lendemain, il m’a dit qu’il avait juste parié avec ses potes qu’il réussirait à aller jusqu’au bout avec moi, et après ça, il m’a ignorée. Au moins, il n’y est pas parvenu ; nous n’avons rien fait de plus que cette courte séance de pelotage. En rentrant chez moi ce jour-là, j’ai filé vomir en regrettant de ne pas pouvoir retourner dans le passé.

La deuxième fois, j’ai embrassé Simon, un garçon de la chorale. Je n’ai aucun regret en ce qui le concerne, mais Kenneth a pris une photo de nous et l’a fait tourner dans tout le lycée pour me coller une réputation de traînée. Il a aussi posté des messages idiots sur Gossip Wall, un site débile où tout le monde peut aller consulter les dernières rumeurs ou en inventer de toutes neuves.

C’est là qu’il a été couronné Roi des Connards.

Et puis la troisième fois, ma mère s’est inquiétée car l’un des médiums qu’elle consultait par téléphone lui a dit que le danger rôdait. Alors elle s’est pointée au feu de camp en pyjama pour me ramener. Tout le monde s’est arrêté de parler pour nous regarder. Personne n’a ri, pas sur le moment en tout cas, mais je sentais leurs regards plein de pitié qui suivaient le moindre de mes gestes.

La voix grave de Luke m’arrache à mes mauvais souvenirs.

« Les clients arrivent », dit-il avec une bourrade affectueuse.

Je me pare de mon plus beau sourire forcé.